Il existe une catégorie d’individus fascinante : ceux qui ne vous disent jamais ce qui les dérange au moment où cela les dérange, mais qui sont capables, une fois rentrés chez eux, de vous rédiger une thèse de doctorat sur vos défauts.
Je vais dire « il », mais ça peut aussi être « elle », ou concerner un groupe de gens … c’est comme vous voulez … c’est d’autant plus d’actualité avec les réseaux sociaux. Je suis sûre que vous en avez croisé.
Le donneur de leçons est une créature singulière. En société, il sourit, plaisante, vous propose éventuellement de prolonger la soirée. Puis, une fois hors de portée, il se transforme en inspecteur général des relations humaines.
J’ai eu le privilège de croiser quelques spécimens dans ma jeunesse.
Une expérience enrichissante, paraît-il. Comme une gastro-entérite : on en ressort grandi, mais on aurait volontiers évité.
Un accueil chaleureux, un service après-vente déplorable
Imaginez une toute jeune femme, encore un peu enfant, encore un peu godiche, pleine d’enthousiasme, qui passe quelques jours en compagnie d’une personne qu’elle apprécie. Peu importe qui il ou elle est, vu qu’on en a tous croisés et ne sont pas uniques. Je vais généraliser un ensemble de situations.
Tout semble bien se dérouler. On discute, on plaisante, on partage des repas. Quelques petits moments de flottement, évidemment, parce que nous sommes des êtres humains et non des animateurs de croisière sous amphétamines.
Notre héroïne rentre chez elle plutôt contente, elle adresse même un gentil message de remerciement. Grave erreur.
Car dans l’ombre, le tribunal des bonnes manières vient de terminer ses délibérations.
Le verdict tombe par courrier électronique.
Et quel verdict !
Le grand procès des petites contrariétés
Figurez-vous que notre jeune femme avait commis plusieurs infractions au code pénal de la convivialité.
Elle n’avait pas toujours parlé au bon moment. Elle n’avait pas toujours réagi comme prévu. Elle avait parfois manqué d’initiative, parfois pris une initiative malheureuse.
Un désastre.
À la lecture du réquisitoire, elle découvre avec stupéfaction qu’elle n’a pas simplement passé quelques jours en bonne compagnie.
Non.
Elle vient d’échouer à un examen dont elle ignorait jusqu’à l’existence.
Le plus remarquable, chez le donneur de leçons, c’est sa capacité à transformer ses préférences personnelles en règles universelles.
Vous êtes silencieuse ? Vous manquez d’ouverture.
Vous parlez ? Vous monopolisez peut-être la conversation.
Vous proposez quelque chose ? Vous êtes exigeante.
Vous attendez qu’on vous propose quelque chose ? Vous manquez d’initiative.
Le règlement est très simple : il suffit de deviner ce que Le Juge attend, de préférence avant qu’il le sache lui-même.
La communication, cet art réservé aux autres
J’ai toujours été admirative devant les gens qui vous reprochent de ne pas communiquer alors qu’ils ont eux-mêmes passé toute une rencontre à taire leurs contrariétés.
C’est un talent.
Il faut une certaine audace pour attendre que son interlocuteur lise dans ses pensées, puis lui reprocher de ne pas avoir su le faire.
Personnellement, je n’ai jamais développé cette compétence. Malgré plusieurs années passées dans l’informatique, je ne sais toujours pas accéder à une base de données sans identifiant ni mot de passe.
Et je n’ai pas encore trouvé le protocole permettant d’interroger directement le cerveau d’un convive.
Le donneur de leçons, lui, n’a pas ce problème. Il considère ses attentes comme des évidences et vos attentes comme des complications.
Il pourrait vous expliquer pendant trois heures comment améliorer votre communication, sans jamais envisager de commencer par la sienne.
C’est un peu comme recevoir des cours de natation d’un type qui refuse d’entrer dans la piscine.
Le courrier électronique, arme de destruction massive
Avant les messageries instantanées, il existait déjà un merveilleux outil permettant de régler ses comptes sans regarder son interlocuteur dans les yeux : le courriel.
Ah, le courriel !
Ce petit bijou technologique qui permet de rédiger tranquillement dix-sept paragraphes de reproches, de les relire, d’en rajouter trois et de cliquer sur « Envoyer » avec le sentiment du devoir accompli.
À l’autre bout, le destinataire découvre qu’il aurait apparemment fallu prendre des notes pendant chaque conversation, conserver les tickets de caisse et faire signer un compte rendu quotidien.
La jeune femme de notre histoire, encore persuadée que les malentendus se résolvent par la discussion, entreprend alors de répondre.
Elle explique, elle nuance, elle s’excuse, elle réexplique.
Elle rédige probablement davantage de texte qu’un candidat préparant une thèse sur les relations diplomatiques franco-britanniques.
Pendant ce temps, le donneur de leçons conserve son titre de professeur émérite, jusqu’à vous reprocher que le restaurant qu’il avait proposé et qui était somme toute abordable était le restaurant le plus cher de la ville.
Quand le professeur distribue les conseils de vie
Car le véritable chef-d’œuvre arrive généralement à la fin.
Après vous avoir exposé vos innombrables défaillances, notre expert se sent investi d’une mission pédagogique.
Il ne s’agit plus de discuter d’une soirée ou d’un séjour. Non, non. Votre avenir relationnel tout entier est désormais en jeu.
Si vous ne corrigez pas immédiatement votre comportement, vous risquez, paraît-il, de rencontrer de graves difficultés avec vos semblables.
Merci, Nostradamus. Je considère maintenant m’en être pas trop mal sortie à ce niveau-là, je me suis éclatée lors de ma trentaine, me suis faite des amis, j’ai de beaux souvenirs.
On était venue passer un bon moment, on repart avec un bilan de compétences et des prévisions catastrophiques sur les trente prochaines années.
Le plus drôle, c’est que le professeur ne semble jamais envisager que sa propre manière de gérer les désaccords pourrait, elle aussi, mériter quelques travaux dirigés.
L’introspection, c’est comme le lave-vaisselle : très pratique quand les autres s’en chargent.
Le syndrome de la jeune godiche
Je dois toutefois reconnaître ma part de responsabilité dans cette histoire.
J’étais jeune. J’avais envie de plaire. Je croyais qu’en expliquant suffisamment bien mes intentions, je finirais nécessairement par être comprise.
J’avais surtout une capacité absolument phénoménale à m’excuser pour des choses qui auraient mérité, au maximum, une conversation de cinq minutes autour d’un café.
Aujourd’hui, je réagirais autrement.
« Tu as passé un mauvais moment ? Je suis désolée de l’apprendre. Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé lorsque nous étions ensemble ? »
Voilà.
Deux phrases.
Pas besoin de rédiger Les Misérables, tome VI : La Coupable se justifie.
Avec les années, j’ai découvert une vérité extraordinaire : on peut écouter les reproches de quelqu’un sans accepter automatiquement son interprétation des faits.
On peut reconnaître une maladresse sans se déclarer responsable de toutes les contrariétés d’autrui.
Et surtout, on peut mettre fin à une conversation lorsqu’elle se transforme en conférence TED sur nos insuffisances personnelles.
Le mot de la fin
Je ne sais pas ce que sont devenus tous les donneurs de leçons que j’ai croisés. Certains ont peut-être appris à communiquer. D’autres ont probablement découvert les réseaux sociaux, formidable débouché professionnel pour les experts autoproclamés.
Quant à moi, j’ai grandi.
Je suis toujours capable de faire des maladresses, de dire des bêtises et de mal interpréter une situation, voire être involontairement méchante, comme je dis si souvent « human after all ». La différence, c’est que je ne considère plus chaque désaccord comme une preuve de mon inaptitude à vivre en société.
Et si je devais aujourd’hui donner un conseil à la jeune femme que j’étais, ce serait celui-ci :
« Ma grande, tu n’es pas parfaite. Mais tu es venue passer un bon moment, pas soutenir une épreuve orale devant un jury. »
Une dédicace à tous ceux et celles qui m’ont dit que « je finirai seule » …