Il y a des semaines où l’actualité tech ressemble à un générique de fin qu’on n’arrive pas à arrêter. Mi-août 2026 : Bercy confirme que le système d’information de la DGFiP a été victime d’un accès illégitime fin juin, avec extraction de données pour plus de 678 000 particuliers et professionnels — noms, revenus fiscaux, taux d’imposition, parfois plus. Quelques jours plus tôt, c’était Intermarché : près de 300 000 clients du service Drive avec leurs nom, prénom, date de naissance, adresse et numéro de téléphone dans la nature après un accès non autorisé aux systèmes du Groupement Mousquetaires.
Le fisc et le supermarché du coin. Si même eux y passent, personne n’est à l’abri — et ça tombe bien, parce que je voulais justement vous parler de ma propre expérience du sujet.
Le jour où j’ai vraiment regardé
Comme beaucoup de gens qui bossent dans la tech, je pensais être plutôt prudente. Mots de passe changés de temps en temps, méfiance de base sur les mails louches. Et puis un jour, par curiosité (ou plutôt par un léger sentiment d’urgence après avoir vu passer les nouvelles du mois), j’ai vraiment vérifié où mes données avaient pu fuiter au fil des années.

Le résultat n’était pas franchement flatteur : dix-huit fuites, étalées entre 2008 et 2025. Adobe (2013), LinkedIn (2012), Tumblr, MySpace, Lastfm, mon propre hébergeur OVH (2015), et puis toute une série d’agrégats de fuites plus récents et moins glamour — Collection1, Cit0day, des listes de credential stuffing datant de 2024 et 2025. Dix-huit lignes, dix-huit rappels que j’avais un compte quelque part il y a quinze ans et que je n’y avais plus pensé depuis.
Ce qui m’a le plus surprise, ce n’est pas le nombre en soi. C’est de réaliser que ces fuites ne sont pas des événements isolés qu’on subit une fois et qu’on oublie. Ce sont des données qui circulent, se recombinent, s’agrègent dans des bases de plus en plus complètes — et qui, des années après, peuvent encore servir à quelqu’un pour deviner un mot de passe, usurper une identité ou monter une arnaque bien ciblée.
Mais concrètement, ça sert à quoi de voler ces données ?
C’est la question qu’on oublie souvent de se poser. Une fois volées, ces données ne restent pas sagement dans un coin : elles sont revendues ou publiées sur des forums spécialisés, parfois sur ce qu’on appelle le dark web — une partie d’internet qui n’est pas indexée par Google et qui demande un logiciel particulier pour y accéder, ce qui la rend plus difficile à surveiller pour les autorités. Là, elles sont rachetées par d’autres personnes malveillantes, qui les utilisent de plusieurs façons : tester automatiquement le même mot de passe sur des centaines de sites différents (dans l’espoir que vous l’ayez réutilisé), envoyer des mails ou SMS de phishing très personnalisés parce qu’ils connaissent déjà votre nom, votre banque ou votre enseigne habituelle, ou encore usurper votre identité pour ouvrir un crédit, un abonnement ou une carte à votre nom. Plus les fuites s’accumulent et se recoupent au fil des années, plus le profil qu’on peut reconstituer sur quelqu’un devient précis — et plus les arnaques qui en résultent sont crédibles. C’est tout l’enjeu : une seule fuite isolée est gênante, mais dix-huit qui s’additionnent sur quinze ans, c’est un dossier presque complet sur une personne.
Ce que j’ai fait (et que vous pouvez faire sans être pro)
Pas de panique, rien de ce qui suit ne demande de savoir coder. Voici, dans l’ordre où je m’y suis attelée, ce qui compte vraiment :
1. Sécuriser sa boîte mail en priorité absolue. C’est la clé qui ouvre toutes les autres portes : qui accède à votre mail peut réinitialiser à peu près tous vos autres comptes. Mot de passe unique, double authentification activée (pas par SMS si possible, plutôt une appli comme Proton Authenticator ou Google Authenticator).
2. Arrêter de réutiliser ses mots de passe. Le vrai danger d’une fuite, ce n’est pas tellement que ce mot de passe précis soit connu — c’est que s’il est réutilisé ailleurs, un pirate peut l’essayer sur votre banque, vos réseaux sociaux, votre messagerie. Un gestionnaire de mots de passe (Proton Pass, Bitwarden, et d’autres existent) génère et retient des mots de passe aléatoires à votre place. C’est le changement qui a eu le plus d’impact pour moi.
3. Se faire prévenir automatiquement. Le site Have I Been Pwned permet d’activer une alerte par email : dès qu’une nouvelle fuite mentionne votre adresse, vous êtes prévenue. Ça prend deux minutes à configurer et ça évite de découvrir les choses cinq ans plus tard, comme moi.
4. Utiliser des adresses email jetables (alias) pour les nouveaux comptes. Plutôt que de donner sa vraie adresse à chaque site où on s’inscrit, un alias génère une adresse unique par service. Si elle fuite ou se met à recevoir du spam, on la désactive, et le reste de nos comptes n’est pas concerné. Proton Mail et Proton Pass proposent ça nativement, mais il existe d’autres services équivalents.
5. Faire le ménage dans les comptes qu’on n’utilise plus. MySpace, Tumblr, Lastfm… est-ce que j’ai encore besoin de ces comptes ? Non. Un compte fermé ne peut plus fuiter une seconde fois. La meilleure façon de protéger une donnée, c’est encore de ne plus la laisser traîner quelque part.
6. Rester vigilante sur le phishing, surtout après une fuite qui vous concerne. Avec des données comme un nom complet ou un numéro de carte de fidélité en circulation, les tentatives d’arnaque deviennent plus crédibles, plus personnalisées. Le réflexe qui sauve : ne jamais cliquer sur un lien dans un mail « urgent » (banque, colis, impôts justement), et toujours retaper l’adresse du service à la main.
Ce que les affaires DGFiP et Intermarché nous rappellent
Ces deux fuites ont un point commun frappant : dans les deux cas, ce ne sont pas les utilisateurs qui ont fait une erreur. Ce sont les systèmes des organisations elles-mêmes qui ont été compromis. On peut faire absolument tout comme il faut de son côté — mot de passe fort, 2FA partout — et se retrouver quand même exposée parce qu’une administration ou une enseigne où l’on a un compte a été piratée.
Ça ne veut pas dire que la vigilance individuelle ne sert à rien — au contraire, c’est elle qui détermine si une fuite reste un simple embêtement ou se transforme en vol d’identité en règle. Mais ça change la question qu’on devrait se poser : pas « est-ce que je vais me faire avoir un jour », mais « quand ça arrivera, est-ce que je serai prêt.e ? »
La checklist minute
Si vous ne devez retenir que trois choses de cet article :
- Allez activer une alerte sur haveibeenpwned.com, ça prend deux minutes.
- Installez un gestionnaire de mots de passe et arrêtez de réutiliser le même partout.
- Activez la double authentification sur votre boîte mail, aujourd’hui, pas la semaine prochaine.
Le reste peut attendre un dimanche pluvieux. Ces trois-là, non.








